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Quête de soi et chemin de vie - II



LE CHEMIN – Alain Delauney – Chercheur au collège international de philosophie


Dans toute tradition religieuse ou métaphysique, l’image du chemin est un symbole de la quête de l’Être. Il s’agit probablement d’une des images les plus sacrées — ce qu’exprime bien la parole du Christ : « Je suis le Chemin, la Vie, la Vérité ». De fait, que ce soit par la médiation des arts plastiques ou par celle de la littérature et de la poésie, voire de la musique, de la mythologie ou de la philosophie, ou bien encore des sciences (le mot méthode signifiant « poursuite d’un chemin »), les représentations de chemins ou de cheminements abondent. Les schèmes symboliques qui manifestent cette marche de l’être humain vers l’inconditionné peuvent se décrypter derrière toute expérience spirituelle, que celle-ci soit d’ordre esthétique, philosophique, gnostique ou mystique. Le symbole du chemin constitue l’un des éléments de l’image archétype que l’être humain se forme de lui-même. Il révèle l’essence humaine comme « être-en-recherche ».


Le chemin est d’abord une traversée de la « nuit », des ténèbres de l’ignorance et du doute. Il signifie pour l’humain la conscience de son inachèvement, de la distance qui lui dérobe l’Être, de la multiplicité qui le constitue et qui lui occulte l’Un. « Là où réside la pure simplicité, comment pourrait-on cheminer ? » (Plotin, Ennéades, V, 3-17). Le chemin représente ainsi un appel, un rappel de la nécessité qui incombe à l’humain d’expérimenter cette distance, cette opacité intérieure avec lesquelles il doit composer.


En ce sens, le chemin est un parcours initiatique, si l’on donne à initiation le sens d’orientation. Comme l’a souligné Gilbert Durand, entre les deux erreurs de la philosophie occidentale, à savoir la volonté de fonder le connaître soit sur la raison et l’entendement, soit sur la perception et les sensations, il convient de retrouver au cœur de la réalité humaine « la nécessité d’un chemin de l’âme ». Seule l’expérience d’un tel cheminement peut rendre fluide le passage ontologique de l’« ici-bas » sensible au « là-haut » intelligible. Un comparatisme portant sur les différentes traditions de la sagesse pourrait montrer que l’image du chemin initie à la forme symbolique de l’humain. Au fond, ce que l’être humain parcourt, c’est l’archétype du Soi : « l’échelle de Jacob » de la Bible, « les Sept Prophètes de ton Être » du soufisme, la chaîne des chakras du yoga, la hiérarchie des Dan tian [Tan T’ien] du taiji [t’ai-ki], les paliers ou stations de la psychophysiologie subtile de l’alchimie. Cette orientation a priori n’est pas le fait de l’humain, mais elle « crée » l’humain à l’image du Soi, elle l’initie symboliquement à la constitution de la réalité : « Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont un seul et même chemin » (Héraclite, fragment 60). La quête du sens se joue entre la verticalité humaine et l’horizon des limites où se perd le chemin.


Comme incarnation d’un « en arrière » et d’un « en avant », le symbole du chemin porte en soi les images de toutes les nostalgies et de toutes les espérances. Il présente la situation paradoxale de l’être humain : celle d’un projet vers un « à-venir » qui ne peut qu’être un « nulle part » (Heidegger), à moins qu’il ne ramène sans cesse à l’ici-maintenant du choix de la route. C’est pourquoi des guides sont nécessaires. S’écarter du « sentier battu des hommes », ce premier pas métaphysique qu’évoque Parménide au début de son poème, met l’âme en péril d’errance et de désespérance. D’où l’importance des mythes et des rites d’initiation qui, de près ou de loin, présentent au myste les dangers, les écueils à éviter, les carrefours, les tentations à repousser, les seuils à franchir, les déserts, les montagnes, les vallées à passer, pour atteindre à la vision béatifique salvatrice. Nombreux sont les « guides pour l’au-delà » : Bardo Thödol tibétain, Pert um Hru (Approche de la lumière) égyptien, Vers d’Or orphiques, La Lumière dans le sentier des pythagoriciens, Ars moriendi médiéval.


Le chemin initiatique, qu’il se présente comme itinéraire post mortem, comme dans ces guides de l’âme du défunt, ou qu’il se révèle chemin d’individuation en cette vie, tel que le comprend C. G. Jung, semble toujours se déployer à la frontière symbolique de deux mondes. L’anthropologue J. Servier le situe à la limite des pavements sacrés noirs et blancs. Sur ce chemin les épreuves sont multiples, et la « conversion » n’est pas l’une des moindres, puisque, comme l’indique le terme grec épistrophé, elle implique un « retournement » brutal, une inversion soudaine du sens, c’est-à-dire du centre et de la périphérie de l’Être. Elle exige de l’Être en chemin une « descente aux Enfers » et une remontée par une très difficile route de purgatoire (katharsis). Cette traversée symbolique de tous les plans de l’existence est voie de connaissance (gnôsis, jnâna), passage à travers les différents niveaux de conscience, chemin de nous-même vers nous-même.


Alain Delauney


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